Réflexions

Concertation « Et si on statuait ? » organisée par la ville de Rouen

25 février 2022 • By

Dans le cadre d’un article publié par le média « Entourages », j’étais sollicitée pour commenter la concertation « Et si on statuait ?  » organisée d’octobre à décembre 2021 par la Municipalité de Rouen. Cette initiative étant un cas particulièrement intéressant de démocratie participative au niveau local, je partage ici mes principales analyses sur cette démarche.

Rappel du contexte

En octobre 2021, la municipalité de Rouen a lancé la concertation « Et si on statuait ? » pour initier un « large débat autour de la question de la place des femmes et de la représentation féminine dans l’espace public, au travers du « Débat des Mémoires » précise le site de la Ville. Il explique « Aujourd’hui, 5% seulement des noms de rues sont féminins, et quasiment aucune rue emblématique, place, lieu très visible ne porte de nom féminin à Rouen (à part la rue Jeanne d’Arc). Cet invisibilisation de la moitié de l’humanité (52% précisément !) n’est pas anodin et fait écho plus largement aux inégalités qui demeurent entre les femmes et les hommes ».

À l’occasion de la restauration de la statue de Napoléon 1er, à laquelle la Ville de Rouen consacre « 200 000 euros d’argent public », les élus ont souhaité ouvrir le débat. Pour la municipalité, « ll ne s’agit évidemment pas de déboulonner la statue de Napoléon, ni de la cacher ou de réviser l’Histoire, mais de s’interroger sur son implantation future et surtout sur l’opportunité qui nous est offerte de donner aux femmes une place bien plus importante sur la place de l’Hôtel de Ville, symbole par excellence de la démocratie et de la République au niveau local ».

Dès le départ, le maire de Rouen ne fait pas mystère de sa volonté de remplacer la statue de Napoléon par celle d’une figure féminine représentant la lutte en faveur des droits des femmes.

La concertation qui a engagé quelque 7% des citoyens de la ville a provoqué de vives réactions et s’est finalement soldée par une majorité de réponses défavorables au changement proposé.

Analyse

On observe aujourd’hui que les consultations citoyennes numériques entrent dans les mœurs. Les élus et collectivités consultent de manière beaucoup plus fréquente et sur de nombreux sujets ; il faut donc se préparer à faire face à de nouveaux questionnements.

L’exemple de la consultation de Rouen est un cas qui pose plusieurs questions de fond aux praticiens et aux communicants publics. J’en citerai trois :

1) Tout d’abord, l’importance du choix du sujet mis en débat. Doit-on se limiter à consulter sur des questions consensuelles au risque de mobiliser faiblement les habitants et les médias ou oser consulter sur des thématiques qui peuvent susciter la controverse, mais aussi de l’engagement localement, sur les réseaux sociaux et générer de l’intérêt médiatique ?

2) Du point de vue de la stratégie de communication autour de la consultation, comment ne pas donner du grain à moudre à ses opposants et aux médias qui, sans peut-être faire l’effort de s’intéresser à la méthodologie et aux “gardes fous” mis en place pour assurer l’intégrité du processus, pourraient s’empresser de dénoncer un processus biaisé et peu représentatif ?

3) Enfin, troisième question, plus politique celle-ci : comment éviter de donner l’impression qu’une consultation publique est instrumentalisée pour faire avancer l’agenda politique et partisan d’un élu, plutôt qu’un sujet d’intérêt public?

Un effort de communication sur la méthode

La Municipalité de Rouen a communiqué sur la manière dont les choses allaient être organisées, un espace en ligne de contributions sur le site Rouen.fr,  la tenue de quatre conférences thématiques, deux visites culturelles autour de l’histoire statutaire rouennaise, un micro-trottoir, la mise en place d’ateliers composés d’experts et d’un panel représentatif de 20 citoyens et une votation citoyenne pour clore la concertation.

Une méthodologie rigoureuse ne suffit pas

Du point de vue de l’organisateur, se dire qu’on a utilisé une méthode rigoureuse et vertueuse dans la mise en œuvre de la démarche, avec par exemple, la constitution de panels représentatifs, ne va pas résoudre les trois problématiques soulevées plus haut. En effet, si rappeler régulièrement les différents arbitrages méthodologiques reste un pré-requis, ces derniers restent bien souvent le domaine des initiés et des acteurs engagés localement qui feront l’effort de se déplacer à des réunions publiques, de participer aux diverses étapes de la consultation et de s’y intéresser sur le fond.

Il faut également s’attendre à ce que des médias ne retranscrivent pas toutes les étapes de la démarche et à ce qu’ils n’en reprennent que certains temps forts et informations clés et qu’à l’issue de la concertation vos opposants n’hésitent pas à juger que certains critères de succès ont manqué au processus.

Les écueils des huis-clos et des panels

Attention aussi au choix de la mise en place de panels restreints de citoyens, qui à l’heure des possibilités d’élargissement offertes par le numérique, peut laisser penser que le processus est verrouillé par les organisateurs et les experts.

Une démarche participative centrée sur la figure du maire

Concernant Rouen, même si on peut saluer la volonté du maire d’avoir été transparent en affichant sa préférence concernant l’éventuelle nouvelle statue à placer sur le parvis de l’Hôtel de Ville (en l’occurrence celle de l’avocate et militante féministe Gisèle Halimi), le fait de l’avoir annoncé dès septembre, avant le lancement de la consultation citoyenne en octobre, interroge car cela peut affaiblir et biaiser d’emblée la démarche.

Une concertation se doit d’être la plus ouverte possible car quand le format est contraint ou l’intention paraît orientée, le risque existe de donner l’impression aux citoyens que « tout est plié d’avance », qu’il s’agit d’une consultation à des fins politiciennes et cela produit l’effet inverse, c’est-à-dire défiance et clivages. 

Justifier la démarche pour les citoyens

La première étape aurait peut-être dû être plus explicative en précisant pourquoi le remplacement éventuel de la statue de Napoléon pouvait se poser alors même qu’elle était en train d’être restaurée. Ensuite, peut-être que la liste des personnalités envisagées aurait dû être proposée par les citoyens eux-mêmes lors des ateliers et communiquée publiquement au travers des médias en précisant que le choix de conserver la statue de Napoléon était bien l’une des options et que la démarche visait principalement à questionner plus largement le devoir de mémoire, la place des figures féminines dans l’espace public et montrer ainsi que le processus était inclusif, évolutif et ouvert. La Municipalité a d’ailleurs communiqué en ce sens mais les médias ont principalement mis en avant la prise de position du maire et les témoignages en faveur ou contre l’initiative.

Calendrier médiatique national et débat hors sol

Par ailleurs, il faut veiller au timing médiatique puisque dans ce cas précis c’était un moment où le sujet du déboulonnage des statues et celui de la « cancel culture » étaient au cœur des débats. Il y avait donc un fort risque pour que des médias ou des opposants utilisent l’initiative comme exemple concret pour évoquer ces thèmes polémiques au niveau national. Dans ce cas précis, le choix d’orienter la consultation sur la statue de Napoléon en particulier pose aussi question, d’autant que les débats autour de la célébration ou non du bicentenaire de sa mort en mai 2021 avaient déjà suscité de vives réactions.

En fonction des sujets choisis, une consultation peut rapidement quitter la sphère strictement locale et se transformer en référendum national informel, cliver les habitants et l’opinion publique, renforcer la polarité autour d’un débat et mobiliser des « communautés numériques » non-locales qui parviendront rarement à trouver un compromis sur le sujet : dans ce cas, les sphères patriotes – identitaires VS progressistes – bloc des justices, qui se sont fortement mobilisées sur les réseaux sociaux pour commenter l’initiative et encourager les Rouennais de chaque camp à aller voter. En termes techniques, cela peut représenter un risque de « trolling » mais surtout biaiser les résultats de la consultation en fonction de la communauté qui se sera le plus mobilisée pour aller voter. Dans ce cas, celle-ci n’était ouverte qu’aux Rouennais mais on voit que la mobilisation « contre » s’est, elle, davantage déportée au niveau national dans les médias d’opinion qui ont commenté l’initiative de manière assez critique dans leur majorité. 

Bilan de l’opération 

Rouen mis au centre de l’attention médiatique

Si l’objectif était de faire connaître le maire et ses initiatives au niveau national, c’est plutôt réussi, d’autant qu’il venait d’être élu. Déjà dans les médias on le présentait au moment de son élection en juin 2020 comme un maire PS, jeune et progressiste. L’idée était peut-être de poursuivre cette séquence médiatique sachant qu’il s’était engagé au moment de sa campagne à donner des noms de femmes à « toutes les nouvelles réalisations qui enrichiront l’espace public de Rouen pendant la durée de son mandat ». Cette politique sera d’ailleurs mise en place dès sa prise de fonctions par le changement de certains noms de rues.

Une consultation à l’impact plus discret

Si le but était de susciter le débat autour de la question mémorielle et de la place des femmes dans l’espace public au-delà de l’espace rouennais, on observe que la synthèse et les enjeux de cette concertation ne semblent pas avoir mis ces thèmes au centre des grands débats actuels dans le contexte de l’élection présidentielle. En revanche, il est possible que cela contribue à initier le questionnement sur la féminisation de l’espace public et dans cette optique la démarche volontariste du maire en la matière a pu plaire à une partie de son électorat et à une frange de l’opinion engagée sur ces sujets.

Amina-Mathilde N’Diaye, consultante en communication politique, spécialisée dans les civic tech et éditrice du média Civic Techno